En Provence comme à Paris, sur une terrasse ensoleillée ou dans les couloirs sombres de l’histoire, le pastis et l’absinthe évoquent tous deux l’anis, la fraîcheur, et une certaine idée de la France. Pourtant, derrière leurs similitudes aromatiques, ces deux spiritueux racontent des histoires bien différentes, marquées par la culture, la controverse et la résilience.
L’Absinthe : La Fée Verte, Muse et Maudite
Née en Suisse à la fin du XVIIIe siècle, l’absinthe a rapidement conquis la France. Cette boisson complexe, distillée à base de plantes comme le fenouil, l’anis vert et surtout l’armoise (Artemisia absinthium), a connu un immense succès au XIXe siècle. Les artistes et poètes — de Baudelaire à Van Gogh — en faisaient leur muse, la surnommant la Fée Verte.
Mais la popularité de l’absinthe devint son talon d’Achille. Accusée de rendre fou, de provoquer hallucinations et comportements violents, elle fut interdite en 1915 en France. Il faudra attendre presque un siècle, en 2011, pour qu’elle revienne officiellement sur le marché, après une réhabilitation scientifique et légale.
Le Pastis : L’Héritier Provençal
Interdit d’absinthe ? Qu’à cela ne tienne ! Les Français ont trouvé un remplaçant : le pastis, né dans les années 1930. Moins fort, moins mystérieux, mais tout aussi rafraîchissant, ce nouvel apéritif anisé devient immédiatement un symbole du sud de la France. Paul Ricard est l’un de ses plus célèbres promoteurs, et sa célèbre formule « le vrai pastis de Marseille » deviendra une référence.
Le pastis n’est pas distillé comme l’absinthe ; il est macéré, ce qui en fait une boisson plus simple à produire. Il ne contient pas d’armoise, ce qui le rendait plus acceptable pour les autorités à l’époque de sa création. Son goût est plus doux, plus sucré, souvent associé aux après-midis ensoleillés, aux parties de pétanque et aux vacances en Provence.
Une Parenté Anisée
Si leurs histoires divergent, le lien entre pastis et absinthe reste évident : l’anis. Les deux boissons se préparent souvent de la même manière, en y ajoutant de l’eau, provoquant la fameuse louche : ce trouble laiteux qui résulte de la précipitation des huiles essentielles.
Leur consommation est aussi un rituel. Pour l’absinthe, le goutte-à-goutte sur un sucre posé sur une cuillère perforée est devenu iconique. Pour le pastis, chacun a son dosage préféré : généralement cinq volumes d’eau pour un volume d’alcool, mais les puristes ont leurs variantes.
Deux Ambiances, Deux Cultures
Là où l’absinthe évoque les cafés littéraires, les controverses et l’excès romantique, le pastis incarne la convivialité, le chant des cigales et les retrouvailles entre amis. L’un est mystérieux, presque ésotérique ; l’autre est populaire, quotidien, rassurant.
Mais tous deux sont porteurs d’un patrimoine français riche, complexe, et parfois contradictoire. Ils témoignent de l’importance de l’apéritif dans la culture hexagonale, de la manière dont un simple verre peut raconter un siècle d’histoire.
Conclusion
Frères ennemis ou cousins complices, le pastis et l’absinthe sont deux visages d’une même tradition anisée. Entre la lumière du Sud et les ombres du romantisme, ils offrent à celui qui les déguste un voyage dans le temps, une gorgée d’histoire, et un soupçon de magie.



