Quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, il est tentant de penser que nos histoires familiales sont complètement distinctes. Pourtant, à l’échelle de l’humanité, cette intuition est trompeuse : il est extrêmement probable que deux personnes aient au moins un ancêtre commun.
Mais à partir de combien de générations faut-il remonter ? Et pourquoi cette probabilité augmente-t-elle aussi rapidement ?
Nous avons tous beaucoup plus d’ancêtres qu’on ne le pense
Commençons par une expérience de pensée simple.
Vous avez deux parents, quatre grands-parents, huit arrière-grands-parents, puis seize arrière-arrière-grands-parents. En théorie, le nombre d’ancêtres double à chaque génération :
- 2 parents ;
- 4 grands-parents ;
- 8 arrière-grands-parents ;
- 16 ancêtres à la quatrième génération ;
- 32 à la cinquième ;
- et ainsi de suite.
Après 10 générations, cela représente théoriquement 1 024 ancêtres.
Après 20 générations, on arriverait à plus d’un million.
Après 30 générations, le calcul donne plus d’un milliard.
Évidemment, nous ne pouvons pas réellement avoir un milliard d’ancêtres distincts ayant vécu il y a environ 750 à 900 ans. La raison est simple : nos arbres généalogiques se recroisent.
Le phénomène de l’« effondrement » de l’arbre généalogique
Imaginez deux cousins éloignés qui ont des enfants. Ces enfants auront le même ancêtre à plusieurs endroits de leur arbre généalogique.
Ce phénomène, appelé pedigree collapse ou effondrement généalogique, signifie qu’un même individu peut apparaître plusieurs fois dans notre arbre.
Plus on remonte dans le temps, plus les branches de notre arbre généalogique se rejoignent.
C’est également ce qui explique pourquoi deux personnes vivant dans une même région depuis plusieurs siècles peuvent partager de nombreux ancêtres, même si elles ne sont pas conscientes d’avoir un lien familial.
Alors, deux inconnus sont-ils forcément cousins ?
Pas nécessairement au sens où on l’entend habituellement.
Il faut distinguer deux idées :
Avoir un ancêtre commun ne signifie pas nécessairement être un « cousin » proche.
Deux personnes peuvent partager un ancêtre ayant vécu il y a plusieurs centaines d’années sans que leur relation familiale soit identifiable dans les documents généalogiques.
Et surtout, partager un ancêtre généalogique ne signifie pas forcément partager encore une quantité détectable de son ADN.
Après de nombreuses générations, la transmission génétique devient de plus en plus aléatoire. Un ancêtre peut donc faire partie de votre arbre généalogique sans vous avoir transmis une portion identifiable de son génome.
Pourquoi la population mondiale change complètement le calcul
La situation devient encore plus spectaculaire lorsqu’on ne compare plus deux personnes au hasard dans une petite population, mais deux individus appartenant à l’humanité entière.
Les populations humaines n’ont jamais été constituées d’individus totalement isolés. Des migrations, des déplacements, des mariages et des échanges ont constamment relié différentes populations.
Même lorsque deux groupes géographiques semblent aujourd’hui très éloignés, leurs ancêtres ont pu être connectés à un moment donné de l’histoire.
C’est pourquoi la question « avons-nous un ancêtre commun ? » a une réponse très différente de « avons-nous un ancêtre commun récent ? ».
Pour des personnes choisies au hasard dans le monde, la première réponse est extrêmement probablement oui.
Jusqu’où faut-il remonter ?
Il n’existe pas une réponse unique : tout dépend des populations considérées et de ce que l’on entend par « ancêtre commun ».
Dans une population relativement petite et historiquement connectée, les ancêtres communs peuvent apparaître très rapidement.
À l’échelle de grandes populations humaines, les modèles mathématiques de généalogie montrent qu’en remontant suffisamment loin, les arbres généalogiques finissent par se chevaucher massivement.
Plus étonnant encore, certains modèles suggèrent qu’il existe un passé relativement récent où les ancêtres des humains vivant aujourd’hui se répartissent en deux catégories : ceux qui sont les ancêtres de nombreuses personnes actuelles et ceux qui ne sont l’ancêtre de personne vivant aujourd’hui.
Cette idée peut sembler paradoxale. Pourtant, elle découle simplement de la croissance exponentielle théorique des arbres généalogiques et du nombre limité d’individus qui vivaient à chaque époque.
Un ancêtre commun ne veut pas dire une ressemblance physique
Si deux personnes ont un ancêtre commun, cela ne signifie pas qu’elles se ressemblent.
L’ancêtre peut avoir vécu suffisamment longtemps dans le passé pour que les différentes branches de sa descendance aient accumulé énormément de variations génétiques.
Deux descendants peuvent donc avoir des apparences très différentes tout en ayant un ancêtre commun.
De la même manière, une personne peut posséder dans son arbre généalogique des milliers d’ancêtres dont elle n’a hérité qu’une quantité minuscule, voire aucune portion identifiable d’ADN.
La généalogie et la génétique racontent donc deux histoires liées, mais différentes.
Et si l’on compare deux Français ?
Prenons un exemple plus concret.
Deux personnes vivant aujourd’hui en France et dont les familles sont installées depuis longtemps dans le pays ont de fortes chances de partager des ancêtres si l’on remonte suffisamment loin.
Cela devient encore plus probable lorsque l’on considère une région précise ou une petite communauté historique.
Mais cela ne signifie pas qu’elles soient nécessairement des cousines proches. Leur ancêtre commun peut avoir vécu plusieurs siècles auparavant, et le lien peut être impossible à reconstituer avec les registres disponibles.
Et entre deux personnes prises au hasard dans le monde ?
L’intuition devient encore plus surprenante.
Deux individus vivant aujourd’hui sur des continents différents peuvent sembler n’avoir absolument aucun lien familial. Pourtant, à une profondeur généalogique suffisante, il est très vraisemblable qu’ils partagent des ancêtres.
Il ne faut toutefois pas transformer cette idée en chiffre magique du type « tout le monde est cousin au 12e degré ». La réalité dépend fortement de l’histoire démographique, des migrations, de la structure des populations et de la définition exacte du terme « ancêtre commun ».
Une conclusion vertigineuse
Notre arbre généalogique ressemble à un immense réseau plutôt qu’à un arbre qui ne ferait que se ramifier.
À mesure que l’on remonte dans le temps, les branches se croisent, fusionnent et se répètent. Les ancêtres de deux personnes qui semblent totalement étrangères peuvent donc finir par se rejoindre.
La véritable surprise n’est finalement pas que deux personnes aient un ancêtre commun.
C’est plutôt de constater que, lorsque l’on remonte suffisamment loin, les histoires généalogiques de l’humanité deviennent profondément entremêlées.
Alors, la prochaine fois que vous rencontrerez un parfait inconnu, il y a de fortes chances que vous soyez, quelque part dans le passé, beaucoup moins étrangers que vous ne le pensez.


