Pour être précis historiquement, il faut parler de violence de certains courants de l’extrême gauche, plutôt que de « la gauche » dans son ensemble. La tradition est ancienne, mais elle n’est ni homogène ni continue.
1. La Révolution française : une origine, mais pas encore « l’extrême gauche »
La notion moderne d’extrême gauche n’existe pas encore en 1789. Toutefois, la Révolution française fournit un premier exemple majeur de violence politique révolutionnaire.
Les Montagnards et les Jacobins considèrent qu’une partie de la violence peut être nécessaire pour défendre la Révolution. La période de la Terreur (1793-1794) voit ainsi l’État révolutionnaire utiliser massivement la répression, notamment contre les contre-révolutionnaires réels ou supposés.
Il serait cependant anachronique de qualifier simplement les Jacobins de « gauchistes » au sens contemporain. La violence révolutionnaire de cette période est surtout liée à une conception particulière de la souveraineté, de la guerre et de la défense de la République.
2. Le XIXe siècle : anarchisme et « propagande par le fait »
C’est au XIXe siècle que se développe une véritable tradition révolutionnaire hostile à l’État et au capitalisme.
Certains anarchistes considèrent que les institutions sont intrinsèquement oppressives et qu’une transformation radicale de la société nécessite leur destruction.
Dans les années 1890, une minorité anarchiste française adopte la « propagande par le fait » : des attentats individuels sont conçus comme un moyen de frapper les représentants de l’État ou les élites et de provoquer une prise de conscience révolutionnaire.
Les attentats de Ravachol, d’Auguste Vaillant ou d’Émile Henry constituent les exemples les plus célèbres.
Cette violence provoque d’ailleurs une importante réaction politique et policière, notamment avec les lois scélérates de 1893-1894, destinées à combattre le mouvement anarchiste.
Il faut toutefois souligner que l’immense majorité du mouvement ouvrier ne se réduit pas à ces attentats.
3. Le mouvement ouvrier : une histoire beaucoup plus complexe
À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le socialisme et le syndicalisme révolutionnaire connaissent une forte influence en France.
Certains syndicalistes révolutionnaires défendent la grève générale et l’action directe. Mais « action directe » ne signifie pas automatiquement violence physique : elle peut désigner la grève, le boycott ou d’autres formes d’action collective.
Cette distinction est importante car l’histoire de l’extrême gauche française est également une histoire de luttes sociales non violentes, d’organisation syndicale et de participation électorale.
4. Les années 1930 : la polarisation politique
Les années 1930 constituent une période de forte violence politique en Europe.
En France, les affrontements entre militants communistes, socialistes, anarchistes, nationalistes et mouvements d’extrême droite se multiplient. Les événements du 6 février 1934 et les manifestations qui suivent illustrent cette polarisation.
Le Parti communiste français devient alors une force politique importante, mais il participe également à la lutte antifasciste dans un contexte international extrêmement tendu.
La période montre quelque chose d’essentiel : la violence politique n’est pas exclusivement produite par l’extrême gauche. L’extrême droite française possède elle aussi ses organisations militantes violentes.
5. La Seconde Guerre mondiale : résistance et violence politique
La période 1940-1944 est probablement le cas le plus difficile à analyser moralement.
Des communistes et d’autres militants de gauche participent activement à la Résistance armée contre l’occupation allemande et le régime de Vichy.
Des groupes comme les Francs-tireurs et partisans (FTP) pratiquent attentats, sabotages et assassinats de militaires allemands ou de collaborateurs.
Peut-on simplement qualifier cela de « violence d’extrême gauche » ? Ce serait réducteur.
La France est alors occupée et engagée dans une guerre. La violence résistante doit donc être replacée dans le contexte de la lutte contre une puissance occupante et un régime autoritaire.
6. L’après-guerre : le Parti communiste et la stratégie révolutionnaire
Après 1945, le PCF devient l’un des principaux partis politiques français.
Il conserve une culture révolutionnaire et marxiste, mais participe pleinement à la vie électorale et parlementaire.
C’est une distinction fondamentale : un parti peut se réclamer d’une révolution sociale sans pratiquer la violence politique au quotidien.
Pendant la guerre froide, la grande majorité des militants communistes français agit donc dans le cadre syndical, électoral et associatif.
7. Mai 1968 : la radicalisation d’une partie de la jeunesse
Mai 1968 marque un tournant.
La contestation commence par des revendications étudiantes et sociales largement pacifiques, puis certains groupes se radicalisent.
Des affrontements violents opposent manifestants et forces de l’ordre. Une partie de l’extrême gauche considère progressivement que les institutions démocratiques sont incapables de produire la transformation sociale recherchée.
Après 1968 apparaissent différents groupes révolutionnaires.
Parmi eux figurent la Gauche prolétarienne, la Ligue communiste et, plus tard, des organisations beaucoup plus clandestines.
8. Action directe : la violence révolutionnaire clandestine
Le cas le plus emblématique est Action directe.
À partir de la fin des années 1970, cette organisation pratique des attentats et des assassinats au nom d’une lutte révolutionnaire.
Elle s’en prend notamment à des responsables politiques, économiques et militaires.
Les assassinats de René Audran en 1985 et de Georges Besse en 1986 constituent les épisodes les plus connus.
Cette période montre la différence fondamentale entre militantisme d’extrême gauche et terrorisme révolutionnaire : Action directe représente une fraction extrêmement minoritaire de l’extrême gauche et ne peut pas être assimilée à l’ensemble du mouvement.
9. Les années 1990-2000 : de la lutte révolutionnaire à l’antimondialisation
Après la disparition progressive des grandes organisations révolutionnaires clandestines, la violence politique change de forme.
Les mobilisations altermondialistes deviennent importantes, notamment autour des sommets internationaux.
Certains groupes pratiquent le black bloc, qui utilise notamment la destruction de biens et l’affrontement avec les forces de l’ordre comme moyens d’action.
La logique est différente de celle d’Action directe : il ne s’agit généralement plus de construire une organisation clandestine capable de renverser l’État, mais de mener une confrontation ponctuelle dans le cadre de manifestations.
10. Les années 2010-2020 : les « black blocs » et l’ultragauche
C’est probablement cette période qui correspond le mieux à l’image contemporaine de « l’extrême gauche violente ».
Lors de certaines manifestations — notamment contre la loi Travail en 2016, puis pendant les mobilisations des Gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites et certains mouvements écologistes — des groupes violents affrontent les forces de l’ordre ou attaquent des biens.
Les motivations sont diverses : anticapitalisme, opposition à la police, anarchisme, antifascisme ou rejet de l’État.
Il faut cependant éviter de confondre les participants à une manifestation avec les groupes violents qui peuvent s’y greffer.
11. Pourquoi certains courants justifient-ils la violence ?
On retrouve, avec des variantes, plusieurs idées récurrentes :
La violence de l’État.
Certains militants considèrent que l’État exerce déjà une violence structurelle à travers la police, la prison, les inégalités économiques ou le contrôle social. Ils estiment donc que leur propre violence est une réponse plutôt qu’une initiative.
Le refus du système politique.
Si les institutions sont considérées comme fondamentalement illégitimes, participer aux élections ou négocier avec le gouvernement peut apparaître comme inutile.
La logique révolutionnaire.
Dans certaines traditions marxistes révolutionnaires ou anarchistes, le changement social ne peut pas simplement être obtenu par des réformes.
L’antifascisme militant.
Certains groupes considèrent qu’il est légitime d’utiliser la force contre des militants d’extrême droite afin de les empêcher de s’organiser.
La dynamique de groupe.
Comme dans tous les mouvements politiques très polarisés, l’entre-soi peut favoriser la radicalisation et rendre certaines formes de violence progressivement acceptables.
12. Mais une constante doit être soulignée
L’histoire française ne permet pas de conclure que « l’extrême gauche est violente » au sens où la violence serait la caractéristique de tous ses militants.
Elle montre plutôt une succession de petites minorités radicalisées qui, à certaines périodes, ont considéré la violence comme un instrument politique légitime.
À côté d’elles, on trouve une multitude de militants de gauche qui ont privilégié :
- les élections ;
- les syndicats ;
- les grèves ;
- les associations ;
- les manifestations pacifiques ;
- la désobéissance civile ;
- la production intellectuelle.
Et surtout, la violence politique française n’est pas une exclusivité de l’extrême gauche. L’extrême droite, les mouvements nationalistes et certains groupes religieux ont également produit des formes importantes de violence politique.
En résumé
On peut schématiquement distinguer quatre grandes périodes :
| Période | Forme principale |
|---|---|
| XIXe siècle | Anarchisme et attentats individuels |
| 1917-1945 | Révolution, antifascisme et résistance armée |
| 1968-1990 | Groupes révolutionnaires clandestins |
| Depuis les années 1990 | Black blocs, affrontements et activisme radical |
Le fil conducteur n’est donc pas simplement « la gauche aime la violence ». C’est plutôt la conviction, propre à certains courants révolutionnaires, que l’ordre social existant est tellement injuste ou verrouillé que la confrontation physique peut devenir légitime.
Et cette idée a une histoire intellectuelle précise : on peut ensuite remonter aux textes de Bakounine, Marx, Sorel, Lénine et aux théoriciens de l’action directe, et comparer leurs conceptions respectives de la violence révolutionnaire. C’est probablement la meilleure manière de comprendre pourquoi certains mouvements d’extrême gauche ont historiquement franchi le pas entre contestation et violence.