Il y a ceux qui réclament davantage de professeurs. Ceux qui veulent des classes moins chargées. Et puis ceux qui aimeraient simplement récupérer leur téléphone, trouver un ballon de foot en bon état ou déjeuner sans faire la queue pendant la moitié de la récréation. Bienvenue dans le grand inventaire des revendications lycéennes.
À première vue, le mouvement est limpide : les lycéens veulent davantage de moyens pour l’Éducation nationale.
Mais à mesure que les revendications s’empilent, le mouvement prend parfois des airs de cahier de doléances version lycée.
Un professeur absent ? Réclamation.
Une classe surchargée ? Réclamation.
Des toilettes qui ferment à 10 heures ? Réclamation.
Un ballon crevé ? Réclamation.
Un téléphone confisqué ? Révolution.
Le tout avec pancartes, slogans et vidéos TikTok à l’appui.
Le prof absent : le grand classique
Commençons par le plus sérieux.
Les lycéens réclament des enseignants en nombre suffisant et, surtout, le remplacement des professeurs absents.
Une demande difficilement qualifiable de révolutionnaire : après tout, lorsqu’un cours est prévu avec un professeur, il est assez logique que ledit professeur soit présent.
Mais dans certains établissements, les heures perdues se sont accumulées au point de devenir un sujet de mobilisation à part entière.
Le lycéen découvre alors une étrange équation de l’Éducation nationale : un professeur absent ne signifie pas forcément un professeur remplacé.
Et quand trois semaines de cours disparaissent, le problème cesse rapidement d’être théorique.
La classe à 35 : ambiance open space
Autre revendication récurrente : réduire les effectifs.
Les lycéens dénoncent des classes surchargées et les conditions d’apprentissage qui en découlent.
À 35 dans une salle, le professeur peut certes vérifier que personne ne dort. Mais il lui faudra davantage de temps pour vérifier qui a compris le cours.
Le problème est particulièrement visible dans les établissements où les locaux n’ont manifestement pas été conçus pour accueillir autant d’élèves.
La pédagogie du XXIe siècle semble parfois consister à résoudre un problème mathématique particulièrement ambitieux : comment faire entrer 35 adolescents, leurs sacs, leurs chaises et un vidéoprojecteur dans une salle prévue pour 25 ?
Puis vient la grande affaire du téléphone
Et là, changement d’ambiance.
Certains lycéens réclament un assouplissement des règles concernant les téléphones portables.
Après avoir expliqué qu’ils étaient venus manifester pour sauver l’École, ils découvrent donc un autre grand combat civilisationnel : pouvoir regarder leur téléphone pendant les temps où ils sont censés ne pas le regarder.
Le sujet n’est pourtant pas complètement anecdotique.
Derrière le téléphone se joue une question plus large : jusqu’où l’établissement peut-il réglementer la vie quotidienne des élèves ?
Mais il faut reconnaître que la juxtaposition est assez savoureuse.
D’un côté : « Nous exigeons une réforme profonde du système éducatif. »
De l’autre : « Et rendez-moi mon portable. »
Le ballon de foot, victime collatérale de la crise budgétaire
Autre revendication qui peut laisser perplexe : le matériel sportif.
Certains élèves se plaignent de manquer de ballons ou d’équipements.
Vu depuis un ministère, le problème peut sembler secondaire.
Vu depuis une cour de lycée, il devient immédiatement plus concret.
Car il existe une loi universelle de la vie scolaire : un ballon qui disparaît est toujours remplacé beaucoup plus lentement qu’un téléphone dernier cri.
Et derrière cette revendication apparemment dérisoire se cache une question plus sérieuse : l’état général des équipements.
Quand les ordinateurs fonctionnent mal, que les installations sportives vieillissent et que les locaux sont dégradés, le ballon de foot devient simplement le symbole visible d’un problème beaucoup plus vaste.
Les toilettes : le front sanitaire de la révolution
Il y a également les toilettes.
Sujet moins glamour que Parcoursup, certes, mais difficile à ignorer lorsqu’elles sont fermées, dégradées ou insuffisantes.
La politique éducative française vient ainsi de découvrir son niveau le plus concret : avant de préparer les citoyens de demain, il faut parfois simplement leur permettre d’aller aux toilettes aujourd’hui.
Ce n’est pas nécessairement la revendication qui fera trembler le gouvernement.
Mais c’est probablement celle qui nécessite le moins de discours philosophique.
Et puis il y a la cantine
La cantine, elle aussi, occupe une place de choix dans le grand procès du quotidien scolaire.
Trop d’attente. Des repas contestés. Des quantités jugées insuffisantes.
On imagine difficilement une révolution politique commencer par une file d’attente devant une barquette de haricots verts.
Et pourtant.
Après plusieurs heures de cours, un adolescent affamé peut développer une conscience politique remarquablement rapide.
« Plus de moyens pour l’Éducation nationale » devient alors très concrètement : « Et si on pouvait manger avant 14 h 30 ? »
Parcoursup entre dans la salle des accusés
Sur un autre registre, Parcoursup occupe une place beaucoup plus sérieuse dans les revendications.
Pour certains lycéens, la plateforme est devenue le symbole d’une orientation vécue comme anxiogène et incertaine.
Les demandes vont de la réforme du système à sa suppression pure et simple.
Ici, on quitte le ballon de foot et le téléphone portable pour revenir au cœur de l’inquiétude lycéenne : que vais-je devenir après le bac ?
Une question légèrement plus lourde que « où est passé le dernier ballon ? ».
« On veut le bac, pas la BAC »
Et puis surgissent les slogans.
Certains sont politiques, d’autres ironiques, d’autres franchement provocateurs.
Parmi les formules remarquées : « On veut le bac, pas la BAC », jeu de mots visant la brigade anticriminalité.
C’est le moment où le mouvement change de registre.
On ne parle plus seulement de professeurs ou de cantine, mais de police, de pouvoir politique et de rapport entre la jeunesse et l’État.
Une pancarte suffisamment efficace pour être photographiée, partagée et commentée peut d’ailleurs avoir une deuxième vie sur les réseaux sociaux.
Elle peut devenir plus célèbre que la revendication qu’elle était censée résumer.
Le mouvement lycéen, ou le grand menu à la carte
Le véritable problème pour les responsables publics est peut-être là.
Que négocie-t-on avec un mouvement qui réclame simultanément des enseignants, des moyens, des places dans le supérieur, des toilettes, des ballons et parfois le droit de conserver son téléphone ?
Le gouvernement pourrait théoriquement répondre à chaque problème.
Mais il lui faudrait alors établir une liste particulièrement longue :
- recruter des enseignants ;
- remplacer ceux qui sont absents ;
- rénover les bâtiments ;
- améliorer les équipements ;
- régler les problèmes de cantine ;
- trouver des ballons ;
- discuter du téléphone ;
- réformer Parcoursup ;
- et, accessoirement, faire en sorte que personne ne mette le feu au lycée.
On comprend que la négociation risque d’être légèrement plus compliquée qu’une réunion parents-professeurs.
Attention à la pancarte qui devient une politique publique
Il faut cependant éviter un piège : prendre les revendications les plus spectaculaires pour le programme officiel de l’ensemble des lycéens.
Un slogan amusant n’est pas nécessairement une revendication collective.
Une demande formulée dans un établissement ne représente pas automatiquement les centaines d’autres.
Et une pancarte destinée à faire rire les réseaux sociaux n’est pas forcément le résultat d’une assemblée générale de trois heures.
C’est précisément ce qui rend la mobilisation difficile à lire.
Elle mélange le sérieux et la provocation, le national et le local, la colère sociale et le sens de la formule.
Finalement, le vrai problème n’est peut-être pas le ballon
Derrière cette collection parfois improbable de revendications se trouve pourtant une idée assez simple.
Les lycéens passent une grande partie de leur semaine dans ces établissements.
Ils voient les professeurs absents, les salles dégradées, les équipements vieillissants, les files à la cantine et les règles qui encadrent leur quotidien.
Ils voient aussi leur avenir se rapprocher à grande vitesse avec Parcoursup.
Alors oui, ils réclament des choses sérieuses.
Et oui, certains réclament aussi des choses qui peuvent sembler franchement dérisoires.
Mais c’est justement ce mélange qui donne au mouvement son aspect particulier.
La grande colère lycéenne ressemble moins à un programme politique parfaitement construit qu’à une immense liste de tout ce qui les agace.
Une sorte de service après-vente de l’Éducation nationale :
« Bonjour, notre lycée fonctionne mal.
Il manque des profs, les ordinateurs ne marchent pas, les toilettes sont fermées, la cantine est pleine, les ballons sont crevés et vous avez pris nos téléphones.
Pourriez-vous faire quelque chose ? »
La question, désormais, est de savoir si le gouvernement répondra point par point à ce gigantesque ticket de réclamation — ou s’il préférera attendre que les élèves retournent en cours.
Dans le premier cas, il faudra trouver des solutions. Dans le second, il faudra probablement surtout espérer que la prochaine revendication ne soit pas : « On veut sécher les cours jusqu’à nouvel ordre. »



